EPR2 et Grand Carénage : la filière est entrée en phase d'exécution
En 2024, après 20 ans de traversée du désert, le retour en grâce du nucléaire ouvrait des perspectives inédites : 6 réacteurs EPR2 en commande, un Grand Carénage massif à conduire, une ambition gouvernementale de 100 000 recrutements sur 10 ans. La filière s'interrogeait avant tout sur sa capacité à exister, à retrouver ses effectifs, à redevenir attractive.
En 2026, le paysage a changé de nature. Flamanville 3 est raccordé au réseau national. Le contrat de filière 2025-2028 est signé. Les débats publics sur les EPR2 de Gravelines et du Bugey sont en cours. La filière n'attend plus : elle exécute. Et avec l'exécution viennent d'autres questions, plus concrètes, plus pressantes.
C'est précisément ce que révèlent, côte à côte, les deux éditions du Baromètre Siteflow. En 2024, la réponse quasi-unanime aux défis du nucléaire tenait en un mot : recruter. En 2026, ce réflexe a cédé la place à une question plus structurée : comment produire plus, mieux et plus vite avec les ressources disponibles ?
2024 : le recrutement comme réponse unique
Pour comprendre pourquoi le recrutement a monopolisé les débats, il faut resituer le point de départ. Après deux décennies de désinvestissement profond (cursus de formation fermés, compétences parties vers d'autres industries, sous-traitants contraints de faire maigre), la relance impose une équation brutale : mobiliser jusqu'à 30 000 personnes pour les six premiers EPR, dans un secteur où la montée en compétences prend des mois, parfois des années.
Le spectre de Flamanville pesait sur tous les esprits. Le chantier, annoncé à 3,3 milliards d'euros en 2006, a finalement coûté 23,7 milliards avec 17 ans de retard — en partie attribués à la pénurie de main-d'œuvre qualifiée et aux ruptures dans la chaîne de sous-traitance. Ne pas reproduire cette erreur était devenu une obsession collective.
Le Baromètre 2024 le confirme sans ambiguïté : 52 % des répondants citent spontanément la pénurie de personnel comme premier levier d'action, loin devant les lourdeurs administratives et le manque de temps.
Pourtant, des signaux faibles étaient déjà là. Les problèmes de processus arrivaient en deuxième position : près de 70 % des répondants reconnaissaient que le recours au papier était un problème réel, sans vraiment s'y attaquer. Le baromètre lui-même le notait : "La chasse aux savoir-faire tend à éclipser l'importance tout aussi essentielle d'une modernisation des processus via la digitalisation."
2026 : l'efficience prend les commandes
Deux ans plus tard, la hiérarchie des préoccupations s'est complètement inversée. Interrogés sur leurs leviers prioritaires, les décideurs placent en tête ex-aequo l'efficacité opérationnelle (24 %) et la qualité d'exécution (24 %). Les ressources humaines ferment la marche à 14 %, dernières d'un classement dont elles dominaient pourtant l'édition précédente.
Le Baromètre 2026 explique ce retournement : "Il y a 2 ans, les acteurs exprimaient des problèmes subis : pénurie de personnel, lourdeurs administratives, manque de temps. En 2026, les préoccupations sont en ligne avec les ambitions industrielles : produire plus vite, mieux et moins cher."
Ce glissement traduit une maturité nouvelle. Le recrutement est toujours là, mais il est désormais intégré dans les stratégies d'entreprise comme un programme structurel à tenir, et non plus comme une urgence à découvrir. Ce qui est moins balisé, moins bien financé, moins outillé, c'est la performance opérationnelle au quotidien : comment limiter les temps morts, les ressaisies inutiles, les milliers d'heures perdues dans des manipulations sans valeur ajoutée ? Les chantiers ont commencé. Les retards ne pardonnent pas.
Recruter et rendre efficient : deux leviers, deux limites
Le recrutement massif est indispensable. Aucune digitalisation ne remplacera le geste technique d'un soudeur ou d'un chaudronnier qualifié en zone nucléaire. Les 100 000 recrutements sur 10 ans sont une nécessité industrielle non négociable.
Mais ce levier se heurte à trois limites structurelles.
-
Le temps : former un opérateur qualifié prend des mois, parfois des années. Les chantiers EPR2 n'attendront pas.
-
Le coût : recruter massivement dans un contexte de marges serrées et de compétition accrue sur les talents représente un investissement dont le retour n'est pas immédiat.
-
Le risque systémique : les dérapages de Flamanville ne tenaient pas seulement à la pénurie de bras, mais aussi aux ruptures de traçabilité, de coordination et de communication au sein de la chaîne de sous-traitance. Plus de personnel, sans meilleurs outils pour orchestrer leur travail collectif, ne garantit rien.
C'est là qu'intervient le levier de l'efficience. Le Baromètre 2026 introduit une notion clé : la maturité digitale, non pas la possession d'outils numériques, mais la capacité à les utiliser de façon intégrée et créatrice de valeur. Or cette maturité reste préoccupante : seuls 18 % des répondants disposent d'outils numériques largement interconnectés. 57 % se positionnent entre "moyennement" et "peu" digitalisés. Le score moyen de maturité digitale calculé pour la première fois en 2026 s'établit à 3,1/10 pour les PME et à 5,9/10 pour les ETI et grandes entreprises, aucune catégorie n'atteignant 7/10.
La digitalisation des opérations terrain (modes opératoires et formulaires digitaux, GMAO connectée, continuité de la donnée, interopérabilité entre donneurs d'ordre et sous-traitants) permettrait de restituer du "temps métal" aux techniciens, de réduire les erreurs, d'assurer la traçabilité documentaire que le papier ne peut pas garantir à l'échelle de programmes multisites.
Quant à l'IA, absente du radar en 2024, elle fait une entrée remarquée en 2026 : 61 % des répondants déclarent l'utiliser, mais essentiellement pour la productivité personnelle (rédaction, emails). Seuls 9 % l'emploient pour des activités métier spécifiques : gestion documentaire, préparation d'interventions, analyse de non-conformités. Le potentiel est immense, les usages encore embryonnaires. La filière avance mais n'a pas encore tranché.
Digitalisation et recrutement : deux leviers complémentaires de performance
La question n'est pas "recruter ou digitaliser". Les deux leviers sont complémentaires et nécessaires. Elle est : comment les articuler pour que la filière soit au rendez-vous des EPR2 et du Grand Carénage ?
Un chantier nucléaire, ce sont des milliers d'acteurs, des dizaines de sous-traitants, une documentation pléthorique, des exigences de traçabilité et de conformité sans équivalent dans d'autres industries. Faire tourner cette machine sans outillage digital adapté, c'est s'exposer aux mêmes erreurs systémiques qu'avant.
Recruter mieux. Travailler plus intelligemment. Digitaliser résolument, avec l'IA comme horizon opérationnel à construire dès maintenant. Ce n'est pas un programme parmi d'autres : c'est la condition de crédibilité d'une filière qui s'est donné rendez-vous avec l'histoire.
Accédez directement au Baromètre 2026 ↓
Sources : Baromètre Siteflow de la Digitalisation de la Filière Nucléaire 2024 (170 répondants, 66 entreprises) et Baromètre Siteflow de l'IA et de la Digitalisation 2026 (148 répondants, 59 entreprises).
